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Pollution
visuelle, bruit, coûts… Accusées de toutes parts, les éoliennes
se défendent et gagnent du terrain en France.
GUILLAUME
LAUNAY
QUOTIDIEN
: vendredi 13 juin 2008
Malgré
ses
120 mètres
de haut, l’éolienne ne fait pas la fière dans le box des accusés.
Depuis plusieurs mois, elle est suspectée, en vrac, de se reproduire
en dépit du bon sens en défigurant nos paysages, d’être à la
solde de lobbys, de ne jamais tourner, de faire trop de bruit, et de
ne pas servir à grand-chose. Côté accusation, des associations de
riverains ou de défense des paysages, des élus, surtout de droite.
Avec, comme figure de proue, l’ancien président Valéry Giscard
d’Estaing (lire page 6). En défense, la filière industrielle, où
l’on retrouve la plupart des géants de l’énergie mais aussi
nombre de PME, l’Etat, via l’Ademe
(Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) et la
plupart des associations écolos. Compte rendu d’un procès
passionnel où s’affrontent deux camps s’accusant mutuellement de
mensonges et de manipulations.
Ça
se reproduit comme des lapins
L’accusation.
«Dire que la France est en retard, ça m’agace souverainement,
tempête Jean-Louis Butré, président de
la Fédération environnement durable, en pointe dans le combat «antiéolien
industriel». «Ça
pousse de partout.»
C’est un fait, la production d’énergie
éolienne explose : + 80 % entre 2006 et 2007, une
multiplication par dix en cinq ans.
La
défense.
Ça flambe, certes, mais comme on part de trois fois rien, la part
dans la production d’électricité reste marginale. Selon le
gestionnaire du Réseau de transport d’électricité (RTE), 4 terawattheures
ont été produits l’an dernier par environ 2 000 éoliennes.
Soit moins de 1 % de la production totale, très majoritairement nucléaire.
Mais la tendance à l’expansion est là, poussée par les objectifs
européens (23 % d’énergies renouvelables en France en 2020) et le
Grenelle de l’environnement.
«Au sein de cet objectif, le Grenelle prévoit que l’éolien doit
représenter environ 5 % de la consommation totale d’énergie, soit
10 % de la consommation électrique, détaille André Antolini,
président du Syndicat des énergies renouvelables (SER), qui représente
les industriels de
la filière. Notre
chance, c’est qu’en démarrant plus tard que nos voisins allemands
ou espagnols, on installe des machines beaucoup plus performantes.»
Objectif
annoncé, au moins 10 000 éoliennes dans douze ans. «On
n’est pas en dehors des clous, mais il faut un peu accélérer le
rythme actuel si on veut tenir ces objectifs», ajoute
Jean-Louis Bal, directeur des énergies renouvelables à l’Ademe.
Ça
prolifère dans l’ombre
L’accusation.
Le développement de l’éolien se ferait dans la plus grande opacité,
sous la pression du lobby du SER, qui fait miroiter des fortunes aux
communes. «L’éolien
industriel, c’est une énorme affaire financière, dénonce
Jean-Louis Butré. Les
promoteurs ont une puissance incroyable. C’est de l’écologie
business.» Ce qui a amené le sénateur UMP Philippe
Marini à déposer une proposition de loi qui imposerait un référendum
local avant tout projet d’éoliennes de grande hauteur. Une
proposition signée par 70 de ses collègues UMP (dont Hubert Falco,
devenu depuis… secrétaire d’Etat à l’Aménagement du
territoire auprès du ministre de l’Ecologie, Jean-Louis Borloo). «Les
termes de l’échange sont déséquilibrés, justifie le sénateur
de l’Oise qui se défend d’être contre les éoliennes. Il
faut protéger les maires ruraux contre une sorte d’appat
fiscal qui peut conduire à sacrifier le long terme.»
La
défense.«La France a un des systèmes les
plus encadrés qui soient, répond Jean-Louis Bal, de l’Ademe.
Pour un projet éolien, il y a 27 administrations
à consulter ! Une enquête publique, ça ne passe pas inaperçu dans
un petit village. On ne peut pas faire les choses de façon cachée ou
obscure.» André Antolini défend
son Syndicat des énergies renouvelables : «J’ai
150 adhérents qui font de l’éolien, ils ne s’appellent pas
tous EDF ou Suez, il y a de toutes petites entreprises. Et un budget
total de 1,4 million d’euros, ce n’est pas un lobby monstrueux.»
Et de poursuivre : «Des
collectivités locales ont des difficultés financières, ce n’est
quand même pas criminel de leur apporter des ressources, ça permet
souvent de développer des équipements publics.» Quant à
la proposition Marini
, «pourquoi pas des référendums
pour construire une école ou un gymnase?» rétorque André
Antolini.
Ça
coûte très cher pour pas grand-chose
L’accusation.«L’éolien, ça n’arrête pas
de s’arrêter, ironise Jean-Louis Butré.
Il y a un problème viscéral de
rentabilité. Si ce n’était pas subventionné, il n’y en aurait
pas.» C’est un fait, si le vent à l’avantage d’être
gratuit et disponible, il ne souffle pas tout le temps. Les opposants
critiquent aussi la subvention à l’éolien, financée par le
consommateur, qui la paye sur sa facture d’électricité, à travers
la CSPE (Contribution au service public de l’énergie). L’électricité
produite est en effet achetée sur quinze ans par EDF à un tarif
d’achat fixe très au-dessus du prix du marché. Un mécanisme
incitatif pour développer la filière qui agace le sénateur Marini :
«L’installation d’éolienne est devenue un des meilleurs
investissements financiers du moment.» Et d’appeler à
un réexamen des tarifs d’achat.
La
défense.«On a en France trois bassins de
vent. Il y en a toujours un qui souffle, argumente
Jean-Louis Bal. En plus, c’est
aux périodes ou on consomme le plus d’électricité qu’il y a le
plus de vent.» En moyenne annuelle, une éolienne tourne
à plein régime 25 % du temps. «C’est
ce qui fait que la rentabilité d’un parc éolien est facile à
calculer», souligne Nicolas Paul-Dauphin, responsable du développement
d’Eolfi, une société qui finance et développe
des parcs, filiale à 50 % de Veolia. A propos de la CSPE, l’Ademe
a calculé que le coût moyen pour un ménage se monte à 60 centimes
d’euro par an. Par ailleurs, aucune énergie, et surtout pas le nucléaire,
ne s’est développée sans soutien financier de l’Etat.
Ça
n’est pas si bon pour l’environnement
L’accusation.«On dit que c’est écologique,
qu’on va sauver la planète, c’est un argument marketing relayé
par l’Ademe, un mensonge national»,
dénonce Jean-Louis Butré. A l’appui,
une étude de sa fédération, reprise par
le Monde, «Plus d’éolienne, pas moins de CO2»,
et basée sur l’analyse de la production des pays en pointe,
Allemagne et Espagne. Autre argument récurrent, l’éolien étant
intermittent, il doit être compensé en cas de panne de vent par des
vieilles centrales d’appoint bien polluantes.
La
défense. Ces
deux assertions ont poussé l’Ademe à
sortir la calculette, en appelant le RTE à la rescousse. «Il
n’y a pas besoin de mettre en place de nouveaux moyens de production
pour assurer la complémentarité de l’éolien, résume
Jean-Louis Bal. Et l’éolien se
substitue pour 75 % aux centrales thermiques fossiles.»
Bref, «en 2008, il y aura environ
1,65 million de tonnes de CO2 évitées grâce à l’éolien.
C’est certes peu par rapport aux 500 millions produites, mais
ce n’est pas négligeable». Concernant les autres
impacts sur l’environnement, notamment le bruit, les nouvelles
machines ont fait de gros progrès. En témoin de la défense, nous
avons été obligés de constater qu’au pied d’une éolienne
picarde, et dans l’axe de cinq autres face au vent, il fallait
qu’aucune voiture ne passe sur l’autoroute voisine pour percevoir
le chuintement des pâles… Plus scientifiquement, l’Agence française
de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail a publié
en mars une étude soulignant l’impact minime des nuisances sonores,
glissant perfidement qu’«à
l’extérieur, les émissions sonores peuvent être à l’origine
d’une gêne, mais on remarque que la perception d’un inconfort est
souvent liée à une perception négative des éoliennes dans le
paysage».
Ça
va défigurer la France
L’accusation.
Le paysage, voilà le débat passionnel, le plus subjectif, le plus
sentimental. Et là, c’est Valéry Giscard d’Estaing qui est monté
au créneau dans le Point,
en avril, en réclamant un moratoire, pour éviter «que
le puissant lobby germano-danois des éoliennes s’attaque à la
campagne française depuis
la haute Auvergne
jusqu’à Chartres». Jean-Louis Butré
n’hésite pas à parler de «massacre
de paysages», évoquant le spectre de «châteaux
avec des éoliennes derrière». Nicolas Sarkozy lui-même,
dans son discours de clôture du Grenelle, avait fait part de ses réticences
esthétiques. Ce n’est d’ailleurs pas innocent si les associations
les plus mobilisées contre les éoliennes sont celles de défense des
paysages ou du patrimoine.
La
défense.«Depuis qu’on a lancé le développement
à grande échelle, l’éolien est critiqué par une minorité très
influente, tente de tempérer Jean-Louis Bal. Mais tous les sondages qu’on a
fait montrent que la perception est très positive, y compris, et même
davantage auprès des riverains, qui voient que ce n’est pas forcément
moche, que ça ne fait pas de bruit, que ce ne sont pas des hachoirs
à oiseaux.» Nicolas Paul-Dauphin, d’Eolfi,
renchérit : «C’est assez bien
reçu dans les campagnes. L’idéal, ce sont les zones de grandes
cultures. Les habitants voient plutôt ça d’un bon œil, ce sont
souvent ceux qui ont des résidences secondaires qui sont contre.» Et
raconte que, dans la Somme, il a fallu déplacer une éolienne de
quelques mètres car on en voyait le sommet depuis le haut de la cathédrale
d’Amiens… à
30 kilomètres
. André Antolini conclut : «Dix
mille machines ce n’est pas monstrueux du point de vue de
l’occupation du territoire. On ne va pas couvrir la France d’éoliennes.»
Quant à Jean-Louis Borloo, il voit surtout dans ce débat
l’illustration du syndrome Nimby (not
in mybackyard,
pas dans mon arrière-cour), le même qu’on voit resurgir sur le développement
du TGV.
Alors,
le verdict ?
La
bataille des éoliennes rejoue-t-elle la guerre des anciens contre les
modernes ? «Quand on s’oppose,
on est un vieux con», déplore Jean-Louis Butré.
«C’est peut-être un clivage générationnel», avance
André Antolini. Au risque d’adopter une
posture un peu «oui mais», on voit mal comment la France pourrait
atteindre ses objectifs de renouvelables sans recourir (entre autres,
et pas en premier) aux éoliennes. Et on cherche encore en quoi ces
grands mâts plantés le long d’une autoroute ou en bordure d’un
champ peuvent porter atteinte au paysage, même si le débat sur l’élégance
de la machine est toujours susceptible de mettre le feu à un dîner
(c’est vrai, il n’est pas nécessaire d’en parsemer sur des
sites remarquables). D’autant qu’une éolienne, ça se démonte
quasiment avec un tournevis quand on n’en a plus besoin, ce qui
permet de changer d’avis. Cela dit, elles ne sont pas plantées sur
notre balcon, et on ne sauvera pas le climat en se contentant d’en
planter partout. Le jugement a été mis en délibéré en 2020.